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Historique de la méthode Delphi
D’une application militaire à un outil de délibération reconnu
Au tournant des années 1940–1950, Norman Dalkey et Olaf Helmer jetaient les bases de la méthode Delphi, dans le cadre des travaux menés au sein de la Rand Corporation autour de la définition et la prévision de priorités militaires. Ces premiers déploiements de la méthode avaient pour but d’obtenir une convergence d’opinions sans pour autant recourir à la confrontation, en face à face, de ceux qui les soutenaient (Dalkey & Helmer, 1963). Il s’agit à l’origine d’une méthode expérimentale visant à favoriser le dialogue entre spécialistes, autour d’une question précise et peu documentée de leur champ. L’idée était d’obtenir un brainstorming “à distance” sans interférences psychologiques.
Ses modalités répondent à la fois aux objectifs qu’elle se donne : la facilitation du dialogue au sein d’un groupe ou la favorisation de l’émergence d’un consensus ; et à la singularité du public qu’elle mobilise : les experts d’un domaine. Dans sa définition initiale, désormais entendue comme classique (Rowe & Wright, 1999), le Delphi se déroule sur le mode de l’écrit et privilégie l’anonymat, de manière à libérer les participants de toute pression sociale susceptible d’altérer leur prise de position initiale. Cette dernière peut néanmoins connaître des évolutions et être révisée au fil des itérations. Le même panel d’experts est donc consulté à plusieurs reprises, informé des prises de position des autres membres du groupe (controlled feedback process) et invité à conserver ou modifier sa position, toujours de manière anonyme, selon le principe :
« Decisions are evaluated on their merit, rather than who has proposed the idea » Skulmoski, Hartman & Krahn, 2007
Le foisonnement des publications basées sur l’application de Delphi témoigne de son succès (Landeta, 2006 et Gupta & Clarke, 1996). Une fois sa déclassification prononcée par l’armée américaine, elle est utilisée dans des domaines très variés : médecine, psychologie, sciences de l’éducation, management, économie, sciences sociales, etc.
L’utilisation étendue de la méthode l’amène à passer d’une expertise scientifique et technique vers une expertise publique ou « profane ». Le panel de participants, en effet, n’est plus nécessairement composé strictement d’experts dans leur spécialisation, mais peut être constitué de personnes ordinaires dont la compétence est contextualisée et liée à leur implication et leur vécu concret d’une situation problématique (Linstone, 1975). Au fil des applications, le recours aux stakeholders et autres experts d’usage s’est généralisé, tandis que certaines déclinaisons de la technique (Delphi public) ambitionnent, par la mobilisation de médias de masse (Radio, journaux, internet, etc.), l’implication de tout citoyen dans le processus (Glenn, 1994). L’objectif de la méthode est alors orienté vers les perceptions et représentations que ces personnes se font d’une situation. Elle peut même viser à développer leur propre expertise profane ou expertise « d’usage », c’est-à-dire celle des usagers.
La deuxième classe d’adaptation notable est relative à l’objectif même d’un processus issu de la méthode Delphi. Essence de la méthode Delphi originelle, l’objectif d’obtention d’un consensus a régulièrement fait l’objet de remises en question, en termes de validité ou de qualité (Powell, 2002). On observe alors un déplacement de l’emphase, qui n’est plus tant l’obtention coûte que coûte d’un consensus entre les participants que l’attention portée à la qualité de la dimension délibérative telle qu’elle se déploie durant le processus. Cette dimension est favorisée par l’un des principes essentiels du Delphi, celui de la « rétroaction contrôlée ». Ainsi, les participants, dès le deuxième tour, reçoivent un feedback des grandes tendances qui se sont dégagées lors du tour précédent. Ils sont invités à se positionner à nouveau sur certaines questions et à expliquer pourquoi ils se rallient, ou pas, aux prises de position d’autres participants. Ce mode de fonctionnement fait que le consensus tend généralement à s’accroître au fil des itérations ; cependant le consensus n’est pas toujours un but poursuivi par tous les moyens, comme il peut l’être dans certaines implémentations beaucoup plus contraignantes du Delphi. L’attention est davantage portée sur le processus participatif ou délibératif qui tend à se généraliser dans les organisations.